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Questions à Franck Mermier autour de l'édition et de la traduction dans le monde arabe

Édition et traduction dans le monde arabe : le secteur des sciences humaines apparaît fragile.
 
BIEF : Vous êtes un spécialiste de l’édition dans le monde arabe. Quelles évolutions avez-vous constatées ?
Franck Mermier : Le Caire et Beyrouth peuvent être considérées comme les capitales du livre du monde arabe et jouent encore un rôle prééminent dans le domaine de la traduction. Cependant, l’essor de l’édition privée dans les pays arabes, depuis les années 1990, a eu des conséquences importantes quant à l’accroissement et à la diversification de l’offre éditoriale. Il est intéressant de noter que ce phénomène a réduit l’emprise étatique sur le secteur de l’édition, à l’exception du Liban, qui se caractérise par l’absence de l’État dans le domaine du livre. Ainsi, la plupart des États arabes – et pas seulement les pays à orientation supposée socialiste, comme l’Algérie, l’Irak, la Syrie, la Libye et le Yémen du Sud – étaient dominés par le secteur étatique. Dans tout le monde arabe, le développement de l’édition privée s’est traduit par l’augmentation, parfois spectaculaire, du nombre de maisons d’édition.
 
BIEF : Quelles sont les disparités entre ces différents marchés ?
F. M. : Ce phénomène général ne doit cependant pas occulter d’importantes disparités entre les pays et entre les différentes parties du monde arabe. En outre, la seule mention du nombre d’éditeurs dans chaque pays arabe est à considérer avec précaution, car il est parfois difficile de tracer une ligne de partage nette entre les éditeurs véritablement actifs et ceux se contentant de ne publier que quelques titres par an. Il reste que, si l’on ne s’en tient qu’au seul critère quantitatif, l’Orient arabe dispose d’un plus grand nombre d’éditeurs comparativement au Maghreb. Pour donner un ordre d’idée, l’Égypte et le Liban, avec environ 700 éditeurs, ou la Syrie et l’Arabie saoudite, avec environ 400 éditeurs, surpassent de loin le Maroc, la Tunisie et l’Algérie, où le nombre d’éditeurs se chiffre à quelques dizaines dans chacun de ces pays.
En outre, la proportion de maisons d’édition qui possèdent une dimension panarabe révèle des contrastes importants entre les différents pays. La majorité d’entre elles sont ainsi localisées dans l’Orient arabe et, plus particulièrement, en Égypte et au Liban.

BIEF : Quelle place est accordée à la traduction ?
F. M. : Si l’Orient arabe, avec notamment la création de programmes de traduction dans les pays de la péninsule arabique, reste dominant sur ce segment du marché du livre, les pays du Maghreb ont connu, ces dernières années, une augmentation sensible de l’activité de traduction. Les politiques d’arabisation dans cette partie du monde arabe ont eu aussi des effets sur l’augmentation d’un lectorat universitaire destinataire des livres traduits dans le domaine des sciences sociales et humaines, celui-ci dépassant l’offre éditoriale d’ouvrages de littérature traduits.
La croissance démographique et les progrès de la scolarisation et de l’arabisation pourraient laisser penser que le tirage des livres serait en constante augmentation dans le monde arabe. Pourtant, les éditeurs partagent un même constat négatif sur la baisse des exemplaires des ouvrages imprimés dans le domaine de la littérature et des sciences humaines et sociales depuis les années 1980 (entre 1 000 et 2 000 exemplaires en moyenne), alors que l’édition islamique a été en augmentation constante au cours de la même période.
 
BIEF :Quels éléments interviennent dans le frein au développement
du secteur des sciences humaines
en traduction ?
F. M. : La crise de l’édition en sciences humaines et sociales dans le monde arabe se répercute aussi au niveau des traductions, qui nécessitent des investissements financiers importants. Ce segment du champ éditorial est en grande partie dépendant des subventions, que celles-ci proviennent d’organismes étrangers ou d’institutions étatiques. Il est donc soumis aux aléas de la conjoncture et des politiques publiques. La structure même du « système éditorial arabe » constitue un frein au développement du secteur de la traduction, du fait qu’il se caractérise par l’absence de concentration et l’existence d’entreprises de taille réduite. Le nombre d’éditeurs arabes spécialisés dans les sciences humaines et sociales semble peu important si on le compare à l’ensemble du champ éditorial, marqué par la présence de nombreux éditeurs spécialisés dans les domaines religieux, scolaire, technique et, plus généralement, « utilitaires ». Il est aussi important de signaler que les éditeurs les plus enclins à concevoir des projets de traduction en littérature et sciences humaines et sociales sont soit des intellectuels soucieux de prendre en compte les transformations du champ du savoir et de les répercuter dans le monde arabe, selon un objectif que l’on pourrait qualifier de militant ; soit des éditeurs commerciaux disposant d’une large capacité de diffusion et visant un marché panarabe. Les deux catégories peuvent certes se recouper, mais on retrouve souvent dans la première ceux qui sont les moins pourvus en capital financier et les plus dépendants des subventions. De fait, les éditeurs les plus en phase avec une pensée critique et novatrice sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés.

Franck Mermier est anthropologue (directeur de recherche au CNRS). Il a été directeur des Études contemporaines à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), centre de recherche basé à Beyrouth.
Il est l’auteur de l’ouvrage Le livre et la ville. Beyrouth et l’édition arabe, publié chez Actes Sud en 2005. Il a été collaborateur de l’« État des lieux de la traduction en Méditerranée », projet réalisé par la revue Transeuropéennes.
Les éléments de cet entretien ont été publiés à l’occasion de la synthèse « Édition et traduction dans le monde arabe » que Franck Mermier a réalisé pour Transeuropéennes.
 -  janv. 2012

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