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Comptes rendus
Rencontres professionnelles des éditeurs et libraires francophones à Tunis

Après Québec en 2008 et Beyrouth en 2009, Tunis a accueilli cette année une nouvelle édition des rencontres entre éditeurs et libraires francophones.
 
Plus de 50 participants venus de différentes régions francophones dans le monde ont suivi deux journées de débats sur les enjeux du livre, de l’édition et de la librairie au cours d’un programme initié par le BIEF en partenariat avec l’AILF et avec le soutien de l’OIF. Cette formule « fédératrice » selon l’expression de Frédéric Bouilleux, directeur de la langue française et de la diversité culturelle et linguistique à l’OIF, permet  de croiser les regards des francophones du nord et du sud dans un secteur où les cloisons géographiques et culturelles ont vite fait de prendre le dessus.
 
À Beyrouth, le programme reposait sur deux parties distinctes, l’une consacrée à l’édition, l’autre à la librairie. Cette fois-ci, éditeurs et libraires ont été réunis au cours des mêmes tables rondes pour apporter, chacun selon son métier, un éclairage sur les grands sujets du moment : la question de la langue française et du rôle qu’on veut bien lui prêter à l’heure de la mondialisation ; les politiques du livre, selon qu’elles existent ou pas dans tel ou tel pays ; le circuit du livre selon qu’il est plus ou moins structuré ; les partenariats éditoriaux (coéditions et cessions de droit), appelés de leur vœux par l’ensemble des acteurs francophones du livre pour remédier au déséquilibre des échanges entre éditeurs du nord, français pour l’essentiel, et du sud ; ou encore les interrogations face au numérique dont il avait été déjà question à Beyrouth.
 
Sur tous ces points, l’impression dominante est celle d’une certaine continuité… dans les difficultés. D’une rencontre à l’autre, on retrouve les « pesanteurs du passé » : en Suisse, nous dit Sylviane Friedrich (La librairie de Morges), éditeurs et libraires francophones appréhendent la date du 12 mars prochain. Du résultat de la votation organisée ce jour-là dépend l’avenir d’une loi sur le prix unique du livre attendue par les professionnels depuis plus de trente ans. En Algérie, Fatiha Soal (Librairie Kalimat à Alger) constate toujours l’absence de structuration de la chaîne du livre… en dépit d’une prolifération d’aides qui semblent d’ailleurs bien plus profiter à l’édition qu’à la librairie. Au Cameroun et partout en Afrique, François Nkémé (Éditions Ifrikya à Yaoundé) rappelle une nouvelle fois combien « le livre en Afrique a mal à sa distribution et à sa diffusion, même dans des espaces homogènes comme le Maghreb où il est pourtant si difficile d’organiser la circulation du livre ».
 
Mais il y a aussi les avancées dont témoigne en premier lieu le degré de professionnalisme des intervenants, du nord comme du sud. Les coéditions et les partenariats éditoriaux se font plus nombreux, les acquisitions de droits auprès d’éditeurs du nord, français pour l’essentiel sont de plus en plus fréquentes, comme l’illustre pour l’Algérie aussi bien Yasmina Bel Kacem (Éditions Chihab à Alger) que Smaïl Mhand (Librairie El Biar et également éditeur à Alger) qui a néfocié cette année des droits auprès d’Albin Michel, Fayard, La Découverte ou Minuit. Au Maghreb comme en Afrique noire, la production éditoriale progresse en qualité et en quantité. En Tunisie sur les dix meilleures ventes en 2011, neuf sont des titres édités par des éditeurs tunisiens selon Karim Ben Smaïl (Éditions Ceres à Tunis). Et pour François Nkémé, « l’ère est sur le point d’être révolue où l’on parlait du livre "africain" avec une certaine indulgence ».
 
Il y aurait ainsi des raisons d’espérer… mais qui ne sauraient pour l’heure masquer les sujets d’inquiétudes : la question de la langue française, de sa pratique, de la place de la lecture, du rapport au livre, de l’avenir du commerce de la librairie, de la concurrence d’Amazon, des défis posés par le numérique pour tous. À nouveau, le numérique s’impose comme le sujet qui marque une rupture. Car si les évolutions sont lentes, très lentes sur bien des enjeux soulevés par les éditeurs et les libraires au fil du temps, le numérique joue comme un accélérateur. Et amplifie de manière soudaine une impression : celle d’un grand écart « entre tout ce que nous traînons derrière nous et la perspective du livre numérique qui nous échappe encore pleinement ». Et de rappeler, à l’unisson avec les éditeurs et libraires du nord et du sud que ce pari du numérique devra se faire au nord comme au sud avec la librairie au risque de voir l’édition elle-même mise en danger.
 
C’est le principe, plusieurs fois évoqué au cours des débats, de la nécessaire solidarité des acteurs marchands du livre, principe qui comme le soulignait Jean-Guy Boin à l’issue des rencontres est « l’essence même de la survie et du développement de la chaîne toute entière ».
Pierre Myszkowski  -  janv. 2012
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