Aperçu de la situation du livre français en Turquie
Le livre en langue française en Turquie : un déclin progressif
Si François Ier fut le premier souverain de l’Europe chrétienne à établir des relations diplomatiques et cordiales avec l’Empire ottoman, initiative qui fit de la France l’interlocuteur prioritaire de la Sublime Porte, c’est au XIXe siècle que la francophonie devint une stimulante partenaire de la vie culturelle turque. Le très célèbre Lycée Galatasaray, témoin prestigieux de cette relation privilégiée, contribua puissamment, alors, à former l’esprit d’élites qui, de surcroît, disposaient, à Istanbul, de nombreuses librairies ouvertes aux œuvres, en langue originale ou en traduction, issues du patrimoine français. Molière, Hugo, Balzac comptèrent au nombre des auteurs dont la traduction permit à la bourgeoisie intellectuelle de se familiariser avec certaines des réalités socioculturelles qui étaient alors en train de changer les mentalités, en Europe et dans le monde.
Cette situation, qui resta dominante jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, perdit de son lustre avec l’émergence, à partir du milieu du XXe siècle, de la culture anglo-saxonne et de l’idiome qui la véhicule, l’anglais. Ainsi, et bien que Galatasaray, tout comme quelques autres établissements (dénommés les Saints en référence à leur origine congréganiste), continue de diffuser la langue et la culture françaises, a-t-on pu assister au net déclin de la présence du livre écrit dans cette même langue (actuellement l’ensemble des francophones est évalué à 200 000 personnes). On en veut pour preuve le fait que, désormais, Istanbul ne compte que très peu de petites librairies continuant de distribuer les ouvrages français en langue originale.
Les traductions du français en bonne place
Il en va toutefois bien autrement de la traduction en turc des œuvres françaises, qu’il s’agisse de celles relevant du patrimoine aussi bien que de celles venant émarger au contemporain. L’Index Translationum de l’UNESCO fait du reste apparaître le français comme seconde langue la plus traduite en turc, juste derrière l’anglais (50% pour celui-ci, 7% pour notre langue, contre 4% pour l’allemand, par exemple)*.
De surcroît, si l’on s’en tient à la littérature, la place occupée par les écrivains français et francophones reste importante sur le marché du livre turc. Naturellement, les auteurs « classiques » se taillent la part du lion, de Montaigne à Camus, en passant par Stendhal, Dumas, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Flaubert, Gide, Colette, Proust, Aragon, Breton, Prévert. Mais avec des noms comme ceux de Claude Simon, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Romain Gary, et de plus jeunes tel Olivier Rolin, Jean Echenoz ou Amélie Nothomb, le contemporain figure lui aussi en bonne place.
Et il n’est pas inintéressant de noter que certains auteurs non francophones (Pessoa par exemple) sont traduits en turc à partir de… leur version traduite en français !
D’autre part, les sciences humaines, domaine où il est vrai la France culmine depuis plusieurs décennies, sont très largement prises en compte par l’édition turque, qui propose les plus grands noms, depuis Descartes jusqu’à Derrida, en passant par Rousseau, Voltaire, Diderot, Auguste Comte, Lévi-Strauss, Barthes, Foucault, Deleuze, Braudel, Cioran, Bourdieu…
Les divers rayons des sciences humaines françaises mobilisent le lectorat des intellectuels turcs. Aux noms déjà mentionnés, il faut ajouter notamment ceux de Baudrillard, Badiou ou Kristeva ; et signaler le seul colloque francophone consacré à l’œuvre de Deleuze, qui a lieu, chaque année, au centre culturel stambouliote Aksanat.
Par ailleurs, et en quelque sorte en contrepartie, si le nombre des auteurs traduits reste important, on peine à repérer des cas de vente massive parmi les livres traduits du français. Exception notable : les romans historiques de Christian Jacq, inspirés par l’Orient. On constate également la recrudescence de l’intérêt porté par les Turcs au roman policier, ce qui leur a permis de découvrir en particulier Jean-Christophe Grangé. Quant au romancier actuellement le plus vendu parmi les Français, il s’agit de Marc Lévy.
Enfin, l’Index Translationum relève, parmi les cinq auteurs les plus traduits en turc, trois Français : Jules Verne (163 mentions), Gérard de Villiers (147 mentions) et, ce qui peut surprendre, Jean de la Fontaine (97 mentions).
Enfin, un rapport sur la politique de soutien au livre français à l’étranger, rédigé par Culturesfrance et le CNL, dans la zone de l’Europe non communautaire, fait apparaître que la Turquie est « toujours en tête des cessions enregistrées », tout en faisant observer que, « après une évolution positive continue depuis 2003 et une progression de 13,3% sur la période 2003-2007 », cet état des cessions « présente une baisse de 26,8% entre 2006 et 2007 », et ce malgré un « Printemps français en Turquie durant l’année 2006 ». Ce même rapport constate enfin que « durant la période 2003-2007, la Turquie figure parmi les quinze premiers pays destinataires de cessions de droits d’ouvrages d’auteurs français ou francophones ».
En conclusion de ce rapide aperçu de la situation du livre et de l’écrit français en Turquie, et pour élargir la réflexion au statut global de la langue et de la culture françaises, il convient de stipuler que le recul de la francophonie en Turquie, qui est certes bien réel, marque depuis quelque temps un certain arrêt et s’accompagne d’un regain d’intérêt pour le livre français. Dans ce contexte, l’opportunité se présente pour les éditeurs de notre pays (mais également pour tous les médiateurs du livre) d’alerter puis de stimuler leurs homologues turcs.
Au demeurant, et pour finir sur une note optimiste, il importe de souligner que la Turquie se relève à peine de la très grave crise économique des années 2001-2002, crise qui a notamment affecté le secteur éditorial. Or les signes les plus récents témoignent du fait que, nonobstant les séquelles de la récente crise mondiale, les éditeurs turcs sont en train de se relever, et de s’engager sur des voies nouvelles, plus dynamiques et ouvertes au monde extérieur. Sans compter que l’intérêt réel manifesté par la France pour ce pays à l’occasion de la Saison de la Turquie ne peut qu’avoir des conséquences positives sur l’attention portée, en retour, par les Turcs à notre espace culturel.
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Anne Potié, directrice, et Ahmet Soysal, responsable du livre à l'Institut français d'Istanbul
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mars 2010
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