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Comptes rendus
Rencontres des éditeurs et libraires francophones à Beyrouth

Désignée capitale mondiale du livre en 2009 par l’Unesco, Beyrouth a voulu faire de son Salon du livre le point d’orgue d’une année déjà riche en événements culturels. Créée en 1992, la manifestation avait connu ces dernières années des vicissitudes, du fait des événements politiques, mais elle a retrouvé tout son lustre, faisant de la capitale libanaise la plus grande librairie francophone au monde.
Auteurs, éditeurs, libraires sont ainsi venus en nombre aux côtés du public libanais pour célébrer le livre et les littératures d’expression française et faire honneur à la tradition francophile du pays du Cèdre.
C’est au coeur de cette effervescence que se sont déroulées trois journées d’échanges entre professionnels du livre, organisées par le BIEF, à la demande de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en partenariat avec l’Association des libraires francophones (AILF).
 
Le travail du temps
En réunissant des libraires et éditeurs francophones venus de Bruxelles, Cotonou, Dubaï, Hong Kong ou Berlin avec des éditeurs libanais, québécois, camerounais ou français, ces rencontres ont offert une illustration de cette « diversité culturelle » prônée par l’OIF et permis de retrouver « l’ambiance de la vraie francophonie entre le grand nord et l’habituel grand sud », comme le soulignait à l’issue du programme Agnès Adjaho, qui a dirigé pendant plus de 20 ans la librairie Notre-Dame à Cotonou. Pour avoir pris part à de nombreuses réunions professionnelles, elle a pu dire de ces rencontres qu’elles étaient comme « le résultat du travail du temps, de l’avancée dans les réflexions, de l’émergence de nouveaux questionnements sur les métiers de libraire et d’éditeur et de la capacité à adapter les métiers du livre aux nouveaux défis, sans sacrifier le sens de l’engagement des nouveaux acteurs ».
Une manière aussi de rappeler, côté libraires, le chemin parcouru depuis le premier colloque des libraires francophones organisé déjà à Beyrouth en octobre 2001 et qui avait préfiguré la naissance de l’AILF, jusqu’à ces rencontres 8 ans plus tard.
Le programme de ces trois journées avait pour objectif de continuer à construire et à renforcer les conditions d’une solidarité entre acteurs francophones du livre. Il comprenait une journée consacrée aux échanges de droits entre éditeurs francophones, une autre élaborée en partenariat avec l’AILF, dédiée « aux nouveaux visages de la librairie francophone », et enfin une troisième journée pour évoquer les passerelles entre chacun des métiers.
 
Comme le soulignait Alain Gründ en introduction, « ce qui nous unit, c’est une conception de notre métier qui passe aussi par le sens de la solidarité, dont le respect du droit d’auteur ou la relation avec les libraires offrent deux illustrations emblématiques ». Alain Gründ répondait ainsi à Imad Hachem, directeur de la lecture publique au sein du ministère de la Culture du Liban, qui rappelait « l’attachement de son pays à la culture francophone et à la diversité culturelle ». Solidaires donc, mais dans une francophonie du livre multiple et disparatre, « constituant non pas un mais plusieurs marchés francophones », comme a tenu à le souligner Pierre Astier, venu à Beyrouth pour témoigner sur sa double expérience d’éditeur et d’agent d’auteurs et d’éditeurs francophones. « Le regard des éditeurs français sur ces marchés francophones a évolué, mais il reste encore beaucoup à faire. Il doit être ainsi possible de multiplier les cessions de droits dans l’espace francophone en distinguant, par exemple, une édition pour l’Europe, une autre au Proche-Orient une troisième pour l’Afrique. Cette multiplication des cessions ne se ferait pas au détriment des éditeurs français », a-t-il affirmé, ce qu’a confirmé Rana Idriss, qui dirige les éditions Dar El Adab au Liban.

Éditeurs de la francophonie : une identité toujours à conquérir
Éditeurs et libraires présents ont aussi voulu saisir l’occasion de ces rencontres pour témoigner d’une expérience et insister sur l’importance des différents contextes dans ces échanges. Au Liban, où « le dynamisme du marché du livre n’est sans doute pas sans rapport avec la politique du livre », comme l’a rappelé Imad Hachem, mais « où l’édition et la librairie souffrent de nombreux problèmes, dont les questions relatives au respect du droit d’auteur et à la lutte contre le piratage ne sont pas les moindres ». En Suisse, où l’absence de politique du livre et la proximité avec la France ne facilitent pas la tâche à un « éditeur atypique », comme aime à se définir Marlyse Pietri-Bachmann, directrice des éditions Zoé, à qui il a fallu 17 ans « pour parvenir à passer la frontière » et voir ses livres diffusés en France. Élisabeth Daldoul, qui a créé en 2004 la maison Elyzad à Tunis, a fait part de son parcours pour imposer une maison d’édition de littérature dans un pays au lectorat francophone restreint et où l’on parle de best-seller quand un livre se vend à plus de… 700 exemplaires. Au Cameroun encore, quand de l’avis même de François Nkémé, jeune patron des éditions Ifrikya, créées en 2007 autour d’un catalogue exclusivement littéraire, le livre se résume pour l’essentiel à sa seule dimension scolaire.
 
Les libraires francophones : un métier à réinventer sans cesse
Disparité des environnements francophones qui trouvait encore dans les témoignages des libraires de multiples illustrations. Qu’il s’agisse des libraires exerçant dans les pays « traditionnellement francophones », au Maghreb, en Afrique ou en Haïti, ou de leurs confrères qui diffusent le livre français dans les pays non francophones, c’est pourtant « une même conception qu’il s’agit de défendre à l’intérieur de la francophonie, bien que la manière dont le métier de libraire se pratique diffère d’un pays à l’autre », a tenu à rappeler en ouverture, Philippe Goffe, libraire à Waterloo, en Belgique.
La journée consacrée à la librairie, quant à elle, a voulu mettre à l’honneur les nouveaux visages de cette librairie francophone. Pour Agnès Debiage, libraire au Caire, qui se souvient de l’opération organisée en 2000 « les 100 libraires du monde », le paysage de la librairie francophone a depuis profondément changé. Aux librairies traditionnelles, historiques, a succédé une nouvelle génération et de nouveaux projets. Renata Sader, qui a fait le pari en 2006 de monter une librairie « dans un désert culturel, car le livre ne faisait pas partie de l’environnement de
Dubaï », a réussi en peu de temps à faire de sa librairie « Culture and co » une vitrine de référence dans les pays du Golfe. Autre nouveau visage, le Forum à Fremantle, en Australie, une librairie créée en 2004 par Jacques Bernard. « Dans un pays anglophone de 20 millions d’habitants, dans lequel on dénombre à peine 50 000 francophones, monter une librairie française avait aussi valeur de pari fou. » En ouvrant par nécessité un site marchand pour pouvoir atteindre la clientèle sur tout le territoire australien, en réalisant aujourd’hui 90 % de son chiffre d’affaires en dehors de la librairie, Jacques Bernard souligne la nécessité de réinventer le métier. Une nécessité pour tous, y compris dans cette francophonie du Sud, comme l’a illustré l’intervention de René Yédieti, le directeur du groupe ivoirien « Librairie de France », pour qui « l’Afrique est bel et bien le futur marché du livre pour la francophonie, ce qui nous oblige aussi à mettre en place de nouvelles stratégies ». Comme en témoigne aussi à sa manière Yacine Retnani, jeune repreneur de la mythique librairie « Carrefour du livre » à Casablanca, en cherchant de nouvelles clientèles.

En définitive, pour tous les intervenants présents, ce n’est pas seulement la question de l’avenir d’un marché francophone qui inquiète. Selon Alain Gründ, « la pratique de la langue est en déclin, mais nous restons une “langue de culture” et exerçons une réelle influence qualitative ». Renata  Sader évoque de son côté « l’image “aspirationnelle” de la francophonie en tant que culture ». Et Patrick Suel, qui a créé en 2004 la librairie Zadig, à Berlin, affirme de son côté que la ville qui abrite aujourd’hui près de 20 000 Français « ouvre de nouvelles perspectives
à la francophonie ».
Les inquiétudes seraient ailleurs, du côté de la crise économique, mais « surtout de l’incidence du livre numérique, qui oblige à repenser le modèle économique » (Alain Gründ). Cette question a été au centre de la troisième journée avec le double témoignage de Pascal Assathiany, directeur des éditions du Boréal et de Marie-Hélène Vaugeois, de l’Association des libraires québécois. Nombreux à prendre la parole pour faire part de leurs interrogations, de leurs doutes et de leurs expériences avec le numérique, éditeurs et libraires du Nord comme du Sud ont eu le sentiment de se retrouver « quasiment sur un pied d’égalité » face à la question de l’avenir de leur profession avec le livre numérique. Et de créer entre eux un réflexe de solidarité… dans l’esprit de ces rencontres de Beyrouth.
 
 
Questions à Frédéric Bouilleux
Frédéric Bouilleux est directeur de la langue française et de la diversité culturelle et linguistique de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie). Cet organisme a soutenu les Rencontres de Beyrouth.
 
• Jean-Guy Boin : Le rôle joué par le BIEF dans ces Rencontres de Beyrouth, à côté d’autres partenaires, correspond à sa mission de soutenir les échanges entre professionnels du livre, notamment dans la Francophonie. Quels étaient les objectifs de l’OIF ?
• Frédéric Bouilleux :
Il a semblé utile à l’Organisation internationale de la Francophonie de profiter de l’édition 2009 du Salon du livre francophone de
Beyrouth – cette année « capitale mondiale du Livre » – pour réunir, autour des
auteurs, l’ensemble des professionnels francophones de la chaîne du livre. Nous
avions étrenné cette formule « fédératrice » l’an dernier lors du Salon du livre de
Québec, avec le concours efficace du BIEF et en partenariat avec l’Association
internationale des libraires francophones (AILF), l’Alliance internationale des
éditeurs indépendants (AIEI) et CulturesFrance. Le retour très favorable des participants nous confirme que les objectifs que nous nous étions fixés – décloisonner les réseaux de professionnels, favoriser les échanges d’informations, confronter les expériences et provoquer les rencontres des auteurs, des professionnels et du public – ont été atteints.

•J.-G. B. : Quelle était la spécificité de cette opération ?
• F. B. :
La rencontre a occasionné une meilleure écoute des points de vue réciproques, les journées thématiques étant ouvertes à l’ensemble des professionnels. La journée « éditeurs », par la confrontation d’expérience diverses – provenant de pays du Nord comme du Sud –, mais animées par le même désir de promouvoir la richesse et la diversité des expressions littéraires francophones, a permis de rappeler les principales difficultés pour le développement d’un réseau d’éditeurs indépendants : respect de la Convention de Florence et du Protocole de Nairobi, acquisitions des droits, diffusion…,mais aussi de dégager quelques pistes comme les coéditions solidaires Sud-Sud. Ensuite, lors de la journée « libraires », l’ensemble des difficultés que connaît la profession a été abordé, en rappelant la nécessité de parer à l’établissement de monopoles de distribution qui mettraient en péril les établissements de proximité. À l’issue de cette rencontre, une « Charte du libraire francophone » a été présentée au public, qui rend hommage à ces passeurs méritants que sont les libraires et définit les orientations déontologiques qui doivent guider leurs actions. Enfin, la matinée d’échanges entre professionnels des deux métiers a mis en évidence, par-delà les clivages traditionnels, la nécessaire mobilisation de tous par des actions concertées pour affronter les défis de la mondialisation des échanges et de l’évolution rapide des nouvelles technologies: encadrement du développement d’Internet, lutte contre le piratage, droits d’auteur, qui affectent l’ensemble des professions de la chaîne du livre.

• J.-G. B. : Quel rythme envisager, à votre avis, pour des rencontres « fédératrices » sur ce modèle ?

• F. B. :
Le succès de cette rencontre – et, auparavant, de celle de Québec – nous
incite à reconduire l’initiative, tant il est vrai qu’il reste beaucoup à faire pour redonner confiance aux différents acteurs francophones de la chaîne du livre, qui
manquent trop souvent d’occasions pour sortir de leur isolement et accéder à des
informations concrètes. Ces rencontres régulières, qui pourraient être annuelles,
devraient permettre d’établir un véritable plan de travail prévoyant des mesures
d’aides ciblées : sessions de formation, aide aux réseaux de professionnels, financement par le biais de fonds de garantie pour les industries culturelles… La Francophonie souhaite poursuivre ainsi les objectifs qu’elle s’est fixés pour mettre en oeuvre la Convention sur la diversité des expressions culturelles, en soutenant
le développement des politiques culturelles publiques et en apportant son aide à la constitution de véritables filières d’industries culturelles dans les pays du Sud, notamment celle du livre.
 
Pierre Myszkowski  -  janv. 2010

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