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« L'attractivité des cultures ensemble et l'une par rapport à l'autre »
Journées franco-allemandes du livre de jeunesse et de bande dessinée - Berlin

À l’heure dite, la très belle salle de l’Institut français de Berlin se remplit des nombreux participants venus de France ou de plusieurs villes d’Allemagne. Éditeurs, libraires, journalistes, institutionnels passionnés de l’édition jeunesse et BD dans les deux pays, ne se quitteront plus pendant deux jours d’échanges autour des mots et des images, du patrimoine et de la création, de la lecture et d’Internet.

Comme l’a exprimé en ouverture Alain Gründ, président du BIEF, l’édition pour la jeunesse – qui prend souvent la forme d’une coédition – a besoin de temps pour permettre à ceux qui y participent de « mieux se connaître, mieux travailler ensemble », d’où l’idée des organisateurs (le Bureau du livre, le BIEF et la foire de Francfort) de ces rencontres ciblées à Berlin, qui avaient déjà connu un grand succès l’année dernière dans le domaine des sciences humaines et sociales.
Le livre pour la jeunesse, c’est aussi un secteur où la littérature traduite joue un rôle essentiel, et elle pourrait encore se développer, même si les différences culturelles entre les deux pays ont été plusieurs fois mentionnées, comme un constat, rarement comme un barrage.
D’ailleurs pour Bernard de Montferrand, ambassadeur de France en Allemagne, la coopération francoallemande dans ces domaines doit consister à « mettre en avant l’attractivité de nos cultures ensemble et l’une par rapport à l’autre ». L’exposition de huit dessinateurs, « L’art de la BD en Allemagne et en France », dans les murs de l’Institut illustrait de façon saisissante l’écho entre les créateurs des deux pays.
 
Similitudes et différences
Alain Gründ le rappelle, les deux marchés du livre pour la jeunesse sont des marchés de forts lecteurs, de taille à peu près similaire, occupant le même pourcentage dans la production; même structuration du marché aussi entre la présence de grands groupes et de moyennes et petites maisons. En France, avec 7000 titres par an, l’édition jeunesse représente 19 % de la totalité des livres vendus, 13 % du CA total du marché du livre (source : SNE). Selon Edmund Jacoby (Jacoby et Stuart, Berlin), avec 35 millions d’acheteurs, le marché du livre jeunesse en langue allemande (incluant l’Autriche, la Suisse, le Luxembourg) est le plus grand d’Europe, et réalise presque 4 milliards d’euros de CA en librairie.
C’est la place de l’édition pour la jeunesse qui est différente. Du côté français, pour reprendre les termes de Frédéric Lavabre (Sarbacane), « l’édition jeunesse a dynamisé l’édition et dynamité le marché à l’international ». Elle est perçue comme le lieu d’une liberté éditoriale, initiée par des figures comme Pierre Marchand chez Gallimard ou Jean Delas à l’Ecole des loisirs. « Il y a eu un tournant depuis quinze ans, avec la production d’albums créatifs, symboles de la spécificité française ». Côté allemand, elle a été décrite comme plutôt traditionnelle, avec un souci pédagogique, « tant pour la forme que pour le fond ». Wiltrud Kern, responsable de la politique du livre et de la traduction au MAE allemand, précise qu’Outre-Rhin on promeut la lecture plus que les ouvrages pour la jeunesse à proprement parler. Et Edmund Jacoby l’exprime clairement : « Pour les Allemands, c’est d’abord le texte qui compte ; d’ailleurs quand les enfants savent lire, on ne leur donne plus de livres avec des images, en France oui. » Cependant, Frédéric Lavabre ne les rejoint-il pas lorsqu’il dit : « Un très bel album sans une bonne histoire reste un
mauvais album » ?
 
La fiction jeunesse à la croisée des mondes
Au-delà des habituelles segmentations par tranche d’âge et par genre éditorial
(albums, documentaires, fiction), à partir de 10-12 ans les éditeurs des deux pays préfèrent ne pas figer le concept de fiction pour la jeunesse, l’une des tendances fortes du marché actuel : ils peuvent faire appel à des auteurs pour adultes, ils créent de collections « young adults », « old age », tous publics,... Les frontières sont floues. « Ne passe-t-on pas directement de l’enfance à l’âge adulte ? », s’interroge l’intervenant allemand Ulrich Störiko- Blume (Boje Verlag, Cologne), tandis que Dominique Korach (Nathan) constate avec humour : « Avant, c’étaient les enfants qui lisaient les livres des parents, maintenant c’est l’inverse ». Qui édite en France ces fictions ? Hachette, Bayard, Gallimard Jeunesse, Nathan, Flammarion, pour ne citer que les leaders sur ce marché qui va de la fantasy au roman de vie en passant par le roman historique.
Les formats jouent dans ce secteur un rôle très important. Pour Hélène Wadowski (Flammarion), Harry Potter oblige, « le grand format pour les romans a revalorisé la lecture par rapport à la seule édition poche d’avant ». Les chiffres sont à cet égard éloquents : 40 % du CA jeunesse est réalisé par les ouvrages de fiction. Moins optimiste, Ulrich Störiko-Blume déclare qu’« il n’y a plus de jeunes lecteurs en Allemagne », emportés par la vague Internet, qui concernerait toutefois plutôt les documents.
Une raison de se réjouir – il y en a donc – serait l’internationalisation d’auteurs germanophones comme Myriam Pressler, Cornelia Funke, phénomène récent que l’on retrouve avec des auteurs de l’Hexagone.
 
Des pratiques particulières
« Acte d’appropriation intime au bout du compte », comme l’a caractérisé Hélène Wadowski, la lecture d’un ouvrage pour la jeunesse peut aussi être jalonnée d’intermédiaires. L’édition jeunesse dans ses rapports avec le monde de l’éducation (enseignants, bibliothécaires, documentalistes), Dominique Korach, directrice du pôle jeunesse de la grande maison scolaire Nathan, était là pour en souligner l’importance des liens. Elle a détaillé les différentes actions « pour populariser la littérature jeunesse auprès du public enseignant », tout en insistant sur le fait que « la création jeunesse ne relève jamais de la commande ». Mais les retombées commerciales sont importantes, Hélène Wadowski en donne un exemple : « Le quart de la collection Castor Poche qui réalise 80 % des ventes correspond à des livres prescrits ». Rien de tel en Allemagne, où les éditeurs de ce  secteur ne semblent pas bénéficier non plus d’actions de soutien, type salons pour la jeunesse, parcours en région, etc., mais où, la presse accorde une plus grande place au secteur jeunesse. Sur ce même sujet, Fréderic Lavabre a rappelé le rôle fondamental de promotion joué en France par les librairies indépendantes – qui restent le canal de vente le plus important –, loin d’être aussi actif en Allemagne. Enfin, ce sont dans les deux pays les parents qui achètent et, d’après Edmund Jacoby, « les classes moyennes veulent que leurs enfants soient lecteurs. »

La BD : un genre en voie de reconnaissanceen Allemagne, une production forte en France
Ralph Keiser (Carlsen, Hambourg) a dressé un panorama chiffré du marché de la BD germanophone, plus petit que celui de la France mais en plein essor : 14 millions d’euros de CA réalisé par les libraires et un million d’exemplaires vendus en 2008 (hors mangas). C’est un marché concentré avec deux acteurs qui détiennent 50 % du marché – en France 5 structures éditoriales ont produit 70 % des titres –, où le nombre de titres importés augmentent, où la vente s’effectue dans les librairies généralistes ou spécialisées, dans les gares ou sur Internet. À la différence de la France, les BD sont absentes des rayonnages des supermarchés, qui occasionnent aux éditeurs français 27% des ventes.
Ce n’est pas un hasard si c’est par un historique de la BD francophone – depuis Bécassine jusqu’à Titeuf en passant par Pilote – que Sylvain Coissard (responsable des droits étrangers pour Gallimard BD et Paquet) a démarré son intervention, soulignant les héritages successifs d’un genre qui n’a pas connu une telle lignée en Allemagne. En France, rançon du succès des ventes avec des séries comme Titeuf ou Blake et Mortimer, le marché très éclaté avec nombre de structures alternatives « est proche de la saturation, et cherche à trouver de nouveaux lecteurs » en « marketant » la production : BD pour les filles, parutions plus rapprochées,…
Pour la BD allemande, après l’hégémonie Astérix, Tintin, les ouvrages de l’univers Disney, Peanuts et Garfield, « l’effondrement du marché dans les années 90 liée à la surproduction ou à la vague des mangas », la difficulté à trouver un « mass market », un style de bédéistes commence à se différencier, comme par exemple celui de Reinhard Kleist dans sa biographie de Johnny Cash (publié par Carlsen Verlag).
Pour Micheline Bouchez, responsable du Bureau du livre, qui travaille à tisser un réseau entre les deux univers, c’est sur le terrain du graphic novel que les éditeurs français et allemands peuvent se rejoindre le plus facilement. Un prix BD a été créé par les services culturels dans le cadre du festival BD de Erlangen.

Les échanges soufflent le chaud et le froid
La situation est d’ailleurs très disparate, concernant les échanges entre les deux pays. D’une maison à l’autre et d’un genre à l’autre. Sarbacane a trouvé une coopération idéale, sous la forme « d’échanges bilatéraux avec Gerstenberg », dans le domaine de l’album pour les petits. Hélène Wadowski rappelle que l’Allemagne est le premier client de Flammarion jeunesse en nombre de titres achetés, ce qui confirme l’essor ressenti par Anne Bouteloup pour la fiction française en cession étrangère. Sophie Bancquart, directrice des éditions du Pommier avoue, elle, sa difficulté à percer ce marché, tandis que Madeleine Thoby, désormais responsable du développement d’un secteur jeunesse chez Belin, considère, comme elle l’a toujours fait, l’édition jeunesse allemande d’une grande originalité dans un catalogue français. Françoise Mateu (Seuil) a pu au cours de ces journées mettre en avant des titres du fonds, « ce qui ne peut pas toujours être fait dans les grandes foires de droits » et a été surprise de l’intérêt manifesté par des éditeurs allemands présents.

À ces premières impressions, on peut ajouter le sentiment d’avoir fait partie, peut-être un peu plus que d’habitude encore, d’une « communauté d’esprit », réunie par le même enthousiasme de publier des objets de transmission culturels et pédagogiques.

C’est pourquoi les participants ont cherché, à partir des différences souvent soulignées, les points communs qui peuvent exister, dans un marché sans cesse en évolution de part et d’autre du Rhin, et où dominent pour l’heure les blockbusters anglo-américains.

Ce dialogue, passerelle vers les rendez-vous individuels qui se sont succédé à un rythme intense le lendemain, est en soi la plus belle réussite de ces journées et apporte aux organisateurs la confirmation que ce modèle de rencontres, dont le succès a été grandissant, doit se poursuivre. Á l’image de la relation privilégiée et
durable entre les trois organisateurs partenaires de l’opération.
Catherine Fel  -  août 2009


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