Dans l’étude du BIEF sur l’édition au Mexique, Karen Politis note que « deux facteurs limitent l’acquisition, par les éditeurs mexicains, de droits de traduction de titres étrangers. D’une part les grandes filiales des maisons espagnoles implantées au Mexique n’ont pas d’autonomie pour se constituer leur propre catalogue de titres étrangers. D’autre part, les éditeurs mexicains indépendants, susceptibles d’acheter des droits de traduction, se plaignent de la concurrence de leurs homologues ibériques qui acquièrent les droits mondiaux pour la langue espagnole. Cela leur bloque l’accès à un titre qui, une fois traduit en espagnol, trouverait son public au Mexique. Les éditeurs mexicains estiment aussi que tous les éditeurs espagnols n’ont pas la capacité d’atteindre le marché mexicain ou sud-américain. Certains d’entre eux ne consacrent qu’une petite part de leurs tirages à l’export et ne disposent pas d’antennes de diffusion suffisamment développées en Amérique latine.
De leur côté, les maisons d’édition espagnoles, quand elles achètent les droits d’un titre, ne renoncent pas facilement aux droits mondiaux. Elles préfèrent même perdre un contrat plutôt que de faire un compromis en acceptant des droits limités à leur territoire ».
En sachant donc que toute une partie des échanges entre la France et le Mexique passe par les éditeurs espagnols, que nous indiquent les données chiffrées concernant directement le Mexique ?
Les données chiffrées 2004-2007
Les statistiques extérieures établies par la Centrale de l’édition et le SNE indiquent, pour les échanges de droits avec le Mexique sur les quatre dernières années, au total 258 titres cédés par 33 éditeurs français, répartis par année de la manière suivante :
• en 2004 : 63 cessions (dont 14 droits mondiaux),
• en 2005 : 74 cessions (dont 12 droits mondiaux),
• en 2006 : 71 cessions (dont 6 droits mondiaux),
• en 2007 : 50 cessions (dont 8 droits mondiaux).
Si on considère la répartition par domaine, c’est dans le secteur de la jeunesse que l’on trouve le plus grand nombre de titres cédés (109), suivi des sciences humaines (67), de la littérature (25), du STM – dont droit – (22), du secteur actualités/documents /biographies (13 titres), du secteur scolaire et universitaire(9), de la BD (6 titres), et enfin des domaines art/photo (5) et religion /érudition (2 titres).
Cessions : la part belle à la jeunesse dans un contexte peu évolutif
Si l’on se réfère à la dernière année étudiée – 2007 –, sur une totalité de 313 titres cédés en langue espagnole, 50 l’ont été directement avec le Mexique (contre 88 en Argentine), dont 8 contrats pour les droits mondiaux. Ces titres sont répartis comme suit : 20 livres de jeunesse, 9 en STM (dont droit), 7 en littérature, 6 en sciences humaines et sociales, 5 scolaires/universitaires, 2 actualités/ documents/biographie, 1 titre pratique.
Pour cette année 2007, ce sont 70 éditeurs qui ont participé à l’établissement des statistiques sur les échanges de droits, une part relative de réponses, qui permet toutefois de dégager quelques tendances.
Au cours de ces 4 années, on note une baisse importante du nombre des cessions de traductions d’ouvrages français en direct avec les éditeurs mexicains – un tiers du nombre de titres en moins – et une constante dans la répartition par domaine. Différents intervenants de ce dossier ont d’ailleurs souligné que « le commerce du livre entre la France et le Mexique est dans sa phase la moins dynamique », comme Tomás Granados Salinas, directeur de la maison Libraría, que « la langue française a perdu de son importance », d’après Anne Risaliti, responsable des droits chez Hatier et Didier Jeunesse, et ne joue plus son rôle de « langue de culture », comme le constate Gustavo Guerrero, responsable du domaine hispanique chez Gallimard.
La première place de la jeunesse dans les cessions peut s’expliquer par les programmes de dotation de livres du ministère de l’Education nationale mexicain, mais aussi, comme l’avance Anne Risaliti, qui travaille, elle, beaucoup en direct avec les éditeurs mexicains (CIDCLI et Auroch pour des collections comme « Citoyens en herbe » et « Hatier poche ») par « les points communs entre les styles d’illustration appréciés dans nos deux pays. La lecture de l’image étant immédiate, on peut être attiré par un livre sans en comprendre le texte ».
Les éditeurs mexicains sont aussi très intéressés par la traduction de séries documentaires pour les jeunes, comme par exemple « La connaissance est une aventure », dont les droits de plusieurs titres ont été cédés par Gallimard Jeunesse à Oceano ou encore la collection « Junior Société » des éditions Autrement, destinée à sensibiliser les enfants aux problèmes de société, dont les droits de traduction de 7 titres ont été cédés à Libros del Escarabajo. En ce qui concerne les documents, le thème de la violence intéresse les Mexicains, par rapport à leur vécu ou plus généralement. Ainsi La ville qui tue les femmes : enquête à Ciudad Jarez de J.C. Rampal et M. Fernandez (Random House Mondadori) et La violence de M. Wievorka (Fondo de Cultura Económica) sont deux titres d’Hachette littératures publiés au Mexique. Les traductions du français dans les catalogues des éditeurs mexicains, présents à Paris cette année, illustrent la diversité de leurs intérêts et la cartographie des auteurs français réalisée par Christian Moire montre les limites.
Marché national ou porte d’entrée vers le marché hispanophone ?
Il faut noter aussi la part de droits mondiaux acquis par les éditeurs au Mexique, jouant là le rôle tant souhaité de porte d’entrée sur d’autres marchés d’Amérique latine et aussi vers l’Espagne. Selon Marcelo Uribe, vice-président de la CANIEM et directeur éditorial de la maison ERA, le Mexique peut être « un pôle d’organisation d’un marché hispano-américain ; le terrain du livre mexicain n’est pas que le Mexique, c’est la langue espagnole ». Il y a 100 millions d’habitants au Mexique et 300 millions de lecteurs au dehors ; c’est un marché qui peut être partagé par tous ».
Pour l’heure, les éditeurs français perçoivent le Mexique plutôt « comme un marché local » (Virginie Rouxel, responsable des droits chez Hachettes littératures).
Sur les quatre années concernées, ils sont trente-trois éditeurs français à avoir cédé les droits de traduction vers le Mexique, un nombre non négligeable d’éditeurs concernés par ce marché, mais avec parfois une faible activité : Éditions Nathan (73), Presses Universitaires de France (25), Gallimard Jeunesse (22), Le Seuil (21), Gallimard (17), OCDE / OECD (11), Hatier et Didier Jeunesse (7), Milan (7), Actes Sud (6), Fayard (5), Guy Delcourt (4), Retz (4), Hachette Littératures (3), Odile Jacob (3), Stock (3), Minuit (3), La Découverte (3), Flammarion (3), L'école des loisirs (3), Denoël (2), Presses de la Renaissance (2), Autrement (2), Éditions Générales First (2), Calmann-Lévy (2), Payot Rivages (2), Éditions des Béatitudes (2), Dunod (2), Éditions J.-C. Lattès (1), José Corti (1), Les Belles-Lettres (1), Grasset (1), Librairie Philosophique J. Vrin (1), Mercure de France (1), Albin Michel (1), Presses Universitaires de Grenoble (1), Julliard (1), Dalloz (1), Armand Colin (1).
Les acquisitions : au-delà des frontières
On le sait, les acheteurs de littérature étrangère répondent plus difficilement à ces statistiques que les responsables de cessions.
En ce qui concerne les acquisitions de droits de traduction de l’espagnol depuis le Mexique, très peu de données sont disponibles sur les années 2004-2007, les éditeurs cités ayant acquis les droits de traduction de livres publiés au Mexique sont Gallimard, les éditions des Femmes, Mercure de France, Nathan, Autrement.
Et si l’ensemble de ce dossier rend compte de la diversité de la présence des auteurs mexicains, il montre aussi qu’elle peut découler de contrats passés avec des éditeurs espagnols, avec des filiales espagnoles au Mexique, ou avec des filiales mexicaines d’éditeurs espagnols, ou encore avec des éditeurs mexicains indépendants. Rappelons aussi que les agents d’auteurs ne sont pas rares au Mexique.
Ce qui est certain, c’est un manque de communication sur leur production de la part des éditeurs mexicains à destination des éditeurs français – plusieurs d’entre eux le soulignent, dont Guillaume Griffon des éditions Autrement.
Alors l’invitation d’honneur du Mexique au Salon du livre permettra sans aucun doute de relancer ces échanges et l’intérêt pour une littérature puissante, excentrique et imaginative, qui devrait « s’installer durablement dans les catalogues français, après cet événement », comme le souhaite Marcelo Uribe.
Remerciements à Josiane Castelbou (Centrale de l’Édition), Arnaud Valette et Romuald Boucher (SNE) et aux éditeurs qui ont répondu à notre questionnaire.