La 10e édition de cette foire du livre de fiction et de non-fiction « de qualité », par opposition à la foire du livre de septembre, souvent présentée par les professionnels russes comme peu exigeante, occupe deux étages de la Maison des Artistes, sur les bords de la Moskva et a accueilli cette année environ 250 exposants et plus de 30 000 visiteurs. L’invité d’honneur était la Finlande, présente à travers un stand central et plus de 35 débats.
Cet événement convivial réussit le tour de force d’être un lieu prisé à la fois des lecteurs et des professionnels. Plusieurs « happenings » sont résolument tournés vers le public, qui profite de l’événement pour se procurer des ouvrages difficilement accessibles du fait du défaillant système de distribution russe.
On retrouve, parallèlement, les représentants des principales maisons russes – toutes, ou presque, disposant d’un stand –, qui conçoivent Non-Fiction comme un baromètre du lectorat et de la production. Ces derniers enchaînent les remises de prix du monde littéraire russe et les rendez-vous professionnels avec leurs homologues étrangers, dont les stands collectifs occupent une place centrale, aux abords de l’espace débats.
Le stand du BIEF, tenu par la librairie Pangloss, exposait plus de 850 titres, tous secteurs éditoriaux confondus, à l’image des éditeurs russes présents : littérature, sciences humaines, jeunesse, pratique, etc. Les représentants des droits étrangers de cinq maisons avaient fait le déplacement : Dunod, Larousse, Les Belles Lettres, Gallimard et Actes Sud.
Pour Laurence Leclercq (Dunod), qui participait pour la première fois à cette foire, le bilan est plutôt positif : « Les éditeurs rencontrés se sont montrés très enthousiastes devant nos collections dites “entrée de gamme”, notamment en sciences et en psychologie, et l’intérêt initial pour nos ouvrages hyperspécialisés persiste. Ainsi, l’éventail des échanges possibles s’élargit, et c’est une très bonne nouvelle ». Anne-Solange Noble (Gallimard) recueillait bien sûr, quant à elle, beaucoup d’intérêt pour le prix Nobel de Littérature J.-M. G. Le Clézio, déjà publié en Russie par quatre éditeurs : Text, Fluid, Samokat et Innostranka. Si l’on se doit, par ailleurs, de constater une demande forte pour des best-sellers, au détriment parfois de la découverte littéraire, la directrice des droits étrangers des éditions Gallimard souligne, toutefois, que certains éditeurs russes n’hésitent pas à mettre en œuvre des traductions d’ouvrages plus « difficiles », notamment en sciences humaines et sociales, comme ceux du sociologue Luc Boltanski.
L’édition russe dans ce secteur, pourtant confrontée à un marché restreint et ardu, ne semble d’ailleurs pas baisser les bras et tente de nouvelles orientations.
Irina Prokhorova (directrice des éditions NLO) explique ainsi qu’aujourd’hui, l’« effet de rattrapage » des années 1990 passé et les auteurs étrangers assimilés, les intellectuels et universitaires russes développent une pensée anthropologique renouvelée sur leur pays. Bénéficiant d’un important soutien financier privé, les éditions NLO ont récemment créé deux collections en sciences humaines et sociales, l’une consacrée à l’histoire des sciences, l’autre à l’histoire des héros populaires. Outre les périodiques Le Nouvel Observatoire littéraire et NZ, revue de sciences humaines interdisciplinaire, cette maison a également lancé il y a deux ans une nouvelle revue consacrée à l’étude des modes : Fashion Theory. Cette revue s’inscrit dans un projet plus large qui vise à proposer une analyse scientifique des phénomènes sociaux du quotidien.
Elizaveta Gorzhevskaya et Boris Oreshin, directeurs des éditions Progress-Tradition, insistent eux sur l’importance des aides publiques pour maintenir une ligne éditoriale de qualité en sciences humaines et sociales. Cette maison, créée il y a 70 ans, a su se reconvertir dans les années 1990 tout en conservant son identité. Progress-Tradition éditait beaucoup d’ouvrages en langues étrangères. À partir de 1996, la maison renaît sous une nouvelle entité juridique, abandonne ce type de publications, car elles ne sont plus subventionnées par l’État, mais continue à éditer des ouvrages de référence en SHS (philosophie, religion, art, histoire, sociologie, sciences politiques) en intégrant de nombreuses traductions : plus d’un tiers du catalogue. À paraître, par exemple, d’ici quelques mois, dans cette maison de conviction : L’histoire de la philosophie islamique, d’Henry Corbin. 90% des titres de Progress-Tradition sont vendus à Moscou, au grand dam de ses directeurs, qui déplorent les obstacles liés à la mauvaise diffusion et à l’absence d’espace d’information couvrant l’ensemble de cet immense pays.
Elizaveta Gorzhevskaya et Boris Oreshin accordent une grande importance au salon Non-Fiction, qui leur permet de rencontrer leur lectorat moscovite et représente une réelle opportunité commerciale. Prometteuse et récente tendance chez cet éditeur : les livres d’histoire de l’art. La maison a d’ailleurs reçu un prix à Non-Fiction, pour un bel ouvrage illustré consacré à l’histoire de l’encadrement.
L’ambassade de France en Russie a cette année invité Jean-Pierre Milovanoff, Olivier Rolin et Catherine Millet et a remis, lors d’une cérémonie très suivie, différents prix littéraires :
- le prix Vaxmakher, accordé à Irina Volévitch pour sa traduction du Salon de Wurtemberg de P. Quignard et de Cherokee de J. Echenoz, en littérature ; et à Ivan Boldirev, traducteur du Procès de Gilles de Rais de G. Bataille en SHS ;
- le prix Leroy-Beaulieu, pour le meilleur ouvrage sur la France, remis à Maria Neklioudova pour son ouvrage L’art de la vie privée et à Natalia Avtonomova pour Connaissance et Traduction ;
- enfin, le prix Programme Pouchkine, qui récompense un éditeur russe pour l’ensemble de son travail de traduction, a été décerné à l’éditeur jeunesse Samokat (« Trottinette »), marquant ainsi l’importance croissante de ce secteur éditorial en Russie.
Fort est à parier que la réussite de cette dixième édition du Salon Non-Fiction emboîtera le pas à des années croisées France-Russie 2010 prometteuses !