Économiquement, l’Asie est agitée par l’émergence de deux mastodontes : la Chine et l’Inde. Ces mutations affectent-elles le milieu éditorial dans ces deux pays ? Y a-t-il une activité du livre en Chindia ou faut-il aborder la question de manière totalement dissociée ? Au moment où, après la Chine, l’Inde est mise à l’honneur successivement par la Foire du livre de Francfort et par le Salon du livre de Paris, une double mise en lumière aide à mieux percevoir leurs points communs et les caractéristiques propres à chacun des deux secteurs.
Le tissu éditorial d’un pays apparaît parfois comme un reflet significatif de son histoire. L’édition indienne est marquée par le poids de la colonisation britannique, celle de la Chine par la mainmise du parti communiste. Mais cette définition générale se révèle vite simpliste et cache deux systèmes plus complexes.
En Chine, l’édition, c’est l’État. Chaque année, un Bureau national (GAPP) délivre à des sociétés d’État des numéros d’ISBN et veille, par la censure, au respect de l’idéologie du parti. Mais, le système présente des failles sous forme d’entreprises lucratives et dynamiques, qui redessinent peu à peu le secteur : les entreprises culturelles (cf. Fabrice Piault, « Les Chinois élargissent la sphère privée », Livres Hebdo n° 656). Ces dernières prennent en charge le travail éditorial, après avoir racheté des numéros d’ISBN aux maisons d’État. Cette nouvelle réalité du secteur illustration est une articulation du politique et de l’économique en Chine.
L’édition indienne n’est pas marquée par un quelconque poids d’ordre idéologique, mais se définirait plutôt par les trois siècles et demi de colonisation du pays par le Royaume-Uni. Pour le regard néophyte, la partie visible du secteur éditorial en Inde est celle qui réunit les maisons d’édition publiant en langue anglaise. Aujourd’hui, les plus importantes maisons indiennes sont pour la plupart des joint-ventures ou des filiales anglaises ou américaines installées à New Delhi. Ce sont elles qui engendrent une grande partie du chiffre d’affaires de l’édition indienne. Pourtant seuls 3% à 5% de la population indienne ont la maîtrise parfaite de cette langue. En effet, il existe une vingtaine de langues officielles dans ce pays. Et en fait, l’édition indienne adopte la recette du poulet Masala : elle mélange les langues comme on mélange les épices.
En Chindia, coexistent donc deux structures éditoriales bien différentes : l’une qui modifie peu à peu le moule idéologique duquel elle est issue, l’autre qui tente de faire valoir la pluralité linguistique de sa production. Toutefois, ces deux marchés se trouvent confrontés à des problèmes similaires. Le premier est celui de la distribution. En Chine, le réseau de distribution est morcelé. Ce sont les productions locales qui circulent dans chaque province, et non à travers toute la Chine. La mise en place de petits canaux de distribution privés ne suffit pas à fluidifier le circuit du livre. En Inde, il n’existe pas de structure couvrant l’ensemble du pays. Les distributeurs travaillent pour la plupart sur des zones linguistiques bien définies. Seuls les livres en langue anglaise bénéficient d’une circulation plus large.
Le second écueil est celui du piratage. Bien que la Chine et l’Inde aient signé la Convention de Berne (l’Inde en 1928 et la Chine en 1992), les droits sur la propriété intellectuelle ne sont pas assez protégés. À Delhi ou à Pékin, des versions piratées circulent. Mais, l’Inde et la Chine concentrent toutes les attentions. En matière d’échanges de droits, les éditeurs chinois deviennent plus accessibles et, en Inde, la démarche s’avère plus compliquée.
Ne risque-t-on pas de se tourner préférentiellement vers la Chindia, avec la pensée que ce secteur éditorial offrirait plus d’opportunités que ceux de la Corée du Sud, du Japon et de Taiwan ?
La Chine dépasse la Corée du Sud en terme d’acquisition de titres français (cf. Statistiques 2005 SNE / Centrale de l’Édition). Mais, Taiwan fait montre d’une sophistication dans leurs choix que les éditeurs chinois n’atteignent pas encore. Quant au marché japonais, même s’il reste très élitiste, il présente des partenaires fidèles qui s’intéressent à des segments éditoriaux précis.
L’édition indienne s’apparenterait presque à une exception culturelle asiatique. Le multiculturalisme inhérent à l’histoire du pays conduit à un marché d’échanges en interne. Le premier enjeu, avant d’acheter ou de vendre aux Occidentaux – exception faite de la greffe anglo-saxonne – est de rendre visible le foisonnement littéraire de la production indienne aux Indiens. Mais les traducteurs passant parfaitement d’une langue vernaculaire à une autre sont peu nombreux. Le potentiel littéraire indien reste difficilement accessible pour les professionnels étrangers. Concernant l’acquisition de droits de titres français, le Programme d’aide à la publication (PAP Tagore) joue un rôle essentiel en aidant des éditeurs indiens à composer des collections de fiction française. Mais il reste tant à faire.
La Chindia présente deux natures de terrain concernant la prospection pour les échanges de droits étrangers : une terre poreuse, la Chine, qui a besoin d’acquérir nombre de titres pour diversifier sa production et un sol fertile, l’Inde, qu’il reste à découvrir dans ses strates profondes.